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Youri, snake un au revoir
Youri, snake un au revoir
Yann Rush - Article publié le jeudi 11 janvier 2007
Certes, il était en fin de parcours au moment de sa signature à Bolton, mais son passage dans le Lancashire a fait des Wanderers un club sur lequel il faut désormais compter en Angleterre. Retour sur ces deux saisons, et plus globalement sur sa carrière.

Quoi ? Youri Djorkaeff ? Sur Kick & Rush ? Et pourquoi pas. Certes, ses années à Bolton, au crépuscule de sa carrière, sont moins révélatrices de son talent que les saisons passées à l’Inter, notamment. Certes, il a moins marqué la Premier League que nos retraités précédents, Keane, Bergkamp et Shearer. Mais était-ce une raison pour ne pas en parler ? Au moment de son arrivée, les Wanderers n’étaient rien d’autres qu’un simple club promu, se battant pour ne pas descendre. Quand il quitta le Reebok Stadium, deux ans et demi plus tard, Bolton venait de finir à une prometteuse huitième place, et venait de fouler la pelouse de Cardiff pour la première fois, à l’occasion de la finale de la League Cup. A l’heure où j’écris ces lignes, le club du Lancashire lutte pour une place en Champions League et devance même Arsenal et Liverpool au classement.

Si Djorkaeff n’a pas transformé le club à lui seul, on peut néanmoins en faire le symbole de la réussite actuelle des Wanderers. Il fut en effet le premier grand joueur à rejoindre Bolton, à l’orée du 21ème siècle, précédant en cela Okocha, Hierro, Campo ou Nakata. Les fans de Bolton l’affublèrent d’un surnom ô combien flatteur, mais ô combien ridicule à qui comprend la langue française, à savoir « Le God ». Voulant en savoir davantage sur l’héritage du Snake à Bolton, j’ai laissé des messages sur deux forums. Sur la trentaine de réponses reçues, aucune n’évoque Djorkaeff en termes négatifs. Un participant parle néanmoins de ses absences à l’occasion sur le terrain : « On oubliait qu’il était sur le terrain. » Il admet cependant qu’il pouvait être « Superb ». Les autres posts, en vrac, louent « sa classe », « sa façon de changer le cours d’un match avec une seule passe » ou « sa lecture du jeu ». Certains vont même plus loin. « Youri était un joueur d’une classe à part ». « Le plus beau joueur à n’avoir jamais porté le maillot de Bolton ». « Sa lecture du jeu était loin devant celle des autres joueurs. On avait l’habitude de dire qu’il connaissait le score final au cours du match tellement il voyait le jeu avant les autres. Sa façon de jouer était un bonheur pour les yeux. ».

Un dernier pour la route, pris sur l’un des deux forums, au moment de l’annonce de sa retraite, le 30 octobre : « A la question de savoir qui est le plus grand joueur à avoir porté le maillot de Bolton, la réponse est facile : Youri Djorkaeff. Avant qu’il ne vienne au Reebok, je le voyais jouer à l’occasion avec l’Inter et me demandais : pourquoi ce joueur est-il systématiquement titulaire en sélection ? Pour apprécier Youri, il faut le voir jouer en live. « Football Intelligence » est aujourd’hui un mot à la mode. Il a du être inventé pour lui. Il fallait le voir jouer live pour voir ses réels effets sur le jeu. Il pouvait ainsi créer des espaces en emmenant, par une simple course, un ou deux défenseurs dans son sillage. Comme Zidane, il savait trouver des espaces, même devant les défenses les plus compactes, et les marquages les plus serrés. Et, ceci, sans même avoir à toucher le ballon. Il avait tout : son jeu de passe, cette façon de garder le ballon, ses buts. Nous avons eu quelques bons joueurs au fil des ans mais jamais aussi complet. Il n’était d’ailleurs pas simplement un grand joueur lui-même, mais rendait les autres meilleurs. »

Enfin, tous reconnaissent, au final, l’importance de Youri dans les résultats actuels du club. Les fans de Bolton n’ayant pas l’exclusivité des commentaires sur le Snake, il faudrait également faire un tour des forums consacrés à Grenoble, Strasbourg, Monaco, Paris, l’Inter Milan, Kaiserslautern, Blackburn et enfin celui des Metro Stars de New York, pour avoir une vue plus complète sur la carrière de Djorkaeff. Il a en effet joué dans chacun de ces clubs. Le fil de Jean Tchouki Djorkaeff (international A à de nombreuses reprises), n’étant passé par aucun centre de formation (il fut même refusé à Sochaux, club pourtant renommé alors pour son système de formation, sur le simple prétexte... que son nom était trop lourd à porter), fit ses premières armes en deuxième division, à Grenoble. Il fila ensuite à Strasbourg, attiré par le discours d’Hechter. Mais c’est à Monaco qu’il explosa. Il finit meilleur buteur du championnat en 1994, et conquiert ainsi ses premières sélections. Il se sent vite à l’étroit à Monaco, club peu médiatisé, et monte à la capitale en 1995, pour une saison. Mais quelle saison ! Il remporte la Coupe des Vainqueurs de Coupe, plante 14 buts, et marque à jamais l’histoire d’un club dont son père fut la première star. Au rayon souvenirs, on ne peut oublier ce but au Parc face à Auxerre, ou cette frappe au Riazor pour son premier ballon. L’Europe lui fait alors logiquement de l’œil. Il succombe aux charmes latins de l’Inter. Après trois saisons, lui, le citadin, désireux de jouer dans un championnat plus direct, file dans la campagne allemande, à défaut de Munich. Puis dans l’arrière-pays anglais, Londres ne voulant pas de lui. Ce n’est donc pas un hasard de le voir, lui, le Parisien, le Milanais, partir à New York en 2005. Il y rejoint les Metro Stars où il a donc terminé sa carrière fin octobre.

Une Coupe de l’UEFA, une Coupe des Vainqueurs de Coupe, une Coupe de France. Ce sont les trois uniques trophées glanés par Djorkaeff avec ses différents clubs. Il a finalement remporté autant de trophées avec l’équipe de France. Et quels trophées !

Son histoire d’amour avec la sélection commence pourtant dans la douleur. France-Israël, puis France-Bulgarie. Inutile de rappeler le déroulement de ces deux matchs. Ginola, Houllier, Kostadinov etc. Tout le monde connaît ça par cœur. On se souvient également de la suite. Du premier match de Jacquet, en Italie. De la première titularisation de Djorkaeff. De son premier but, sur une passe de Ginola. De sa première victoire. L’histoire commune commençait plutôt bien. Puis il y eut France-Pologne, où Djorkaeff évita aux Bleus de dérailler. Remis sur les bons rails, les Bleus n’allaient plus en sortir. Ils ne le savaient alors pas, mais le Brésil était au bout du chemin. Mais avant cela, il y eut plusieurs arrêts. Lors de l’Euro 96, en Angleterre, Djorkaeff fut bon, marqua contre l’Espagne, frappa la barre face aux Pays-Bas. Il y eut ensuite le tournoi de France. Il marqua encore. Face à l’Italie. Puis ce fut la Coupe du Monde. Un penalty face au Danemark. Une passe pour Thuram, face à la Croatie. Un corner pour Zidane, en finale. Lui, le soi-disant individualiste, terminait ainsi la Coupe du Monde, la plus belle compétition remportée à ce jour par l’équipe de France, en tant que meilleur passeur des Bleus. Joli pied de nez à ses détracteurs. Il y eut enfin l’Euro 2000, où Djorkaeff se remit à marquer, ce qu’il fait de mieux. Il qualifia les Bleus pour les quarts de finale, ainsi que pour les demies finales. On passera sous silence la Coupe des Confédérations, qui n’est rien d’autre aujourd’hui qu’une ligne de plus sur le palmarès de certains joueurs, dont Djorkaeff. Lors de la Coupe du Monde suivante. Zidane blessé, Lemerre mit Youri à sa place, chose qu’il n’a jamais su faire. Youri n’est pas Zinedine, ne l’a jamais été, et ne le sera jamais.

Zidane, Djorkaeff. On a souvent opposé les deux joueurs. A une époque, il était même question d’en laisser un sur le banc, pour le bien de l’équipe. Mais, puisque les entraîneurs sont plus intelligents que les journalistes, il n’en fut jamais réellement question. Pourquoi aurait-il fallu se séparer de l’un de ces talents offensifs, à une époque où l’équipe de France en manquait cruellement ? Cela fit dire plus tard à Djorkaeff que, le système Jacquet, c’est lui qui l’avait inventé. Les mauvaise langues ne manquèrent alors pas d’égratigner le Français d’origine arménienne, son ego démesuré, sa grosse tête, son individualisme et pleins d’autres mots en -isme. Il y avait pourtant du vrai dans ce qu’avait dit Djorkaeff. Il était à la base du système Jacquet. Depuis cet Italie-France de 1994, Youri et Aimé marchaient main dans la main. La relation dura quatre ans, et se termina en pleurs le 12 juillet 1998. Avec des larmes de joie, bien sûr. L’arrivée de Zidane aux manettes des Bleus décala finalement Djorkaeff à ce poste de « Neuf et demi », inventé pour lui. Peu intéressé par les tâches défensives, trop attiré par le but, Djorkaeff n’a jamais été un milieu de terrain. Sa technique, sa volonté de participer au jeu, ne faisaient pas non plus de lui un attaquant axial. Du coup, il se plaça devant le milieu, mais derrière l’attaque. Il ne fut jamais aussi bon qu’à ce poste.

Il serait incomplet de parler de Youri sans évoquer son père, et, à travers lui, ses origines. Jean Djorkaeff a débuté sa carrière à Lyon, l’a poursuivi à Marseille, pendant quatre saisons, puis il fut transféré au PSG, club à peine créé. Il a remporté à deux reprises la Coupe de France, avec Lyon en 1962, et avec l’OM, face à Bordeaux, en 1969. Il fut même élu meilleur joueur de la finale. Il compte 48 sélections avec l’équipe de France, dont 24 en tant que capitaine. Une fois sa carrière terminée, il prit en main la sélection arménienne, puis le FC Grenoble. On le retrouva enfin à Saint Etienne, peu de temps après l’affaire dite de « La Caisse noire. » Il est aujourd’hui président de la commission de la Coupe de France, ce qui lui vaut l’extrême honneur d’être invité sur le plateau de Telefoot lors des tirages au sort de chaque tour. Jean a conçu trois petits footballeurs, Denis, Micha et Youri, aux fortunes diverses. Denis et Micha ont joué, en professionnel pour Micha, mais en amateur pour Denis. Mais ce n’est cependant pas un hasard si la ville de Décines a décidé de rebaptiser le stade municipal au nom de Jean et Youri. Ce sont eux qui ont permis de situer Décines sur une carte de France.

D’origine kalmouke du côté de leur père, les enfants sont arméniens par leur mère. Youri Djorkaeff, conscient de l’importance de sa part arménienne, a récemment accompagné Jacques Chirac lors de la visite d’Etat de ce dernier à Erevan. Il s’est notamment recueilli devant le Mémorial du génocide, avec forcément en mémoire le souvenir de ses grands-parents fuyant l’Arménie, entre 1915 et 1917, et débarquant à Marseille. Il raconte, peu de temps avant sa première sélection, en 1993 : « Les plus riches allaient jusqu’à Paris, les autres s’arrêtaient là où il y avait du travail. Mon grand-père a trouvé une usine qui embauchait en banlieue de Lyon et ils ont posé leurs valises. » Il avait déjà eu l’occasion de se rendre dans la capitale arménienne en 1999, pour un match de qualifications à l’Euro 2000. C’était en 1999. Il ne manqua pas ce rendez-vous avec son histoire en marquant le penalty égalisateur, en fin de première mi-temps. Djorkaeff, aujourd’hui libéré de toute obligation professionnelle, saura forcément y retourner le moment venu.

Que va-t-il faire maintenant ? Son vieux rêve est de présider un club. Il évoquait aisément Lyon, à l’époque. Mais la place est prise et ne devrait pas se libérer avant quelques temps. Pourquoi ne reviendrait-il pas à Bolton ? Nul doute que si l’on faisait un sondage parmi les fans, peu seraient déçus de ce choix.