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L’extravagant Mister Mo
L’extravagant Mister Mo
Richard N. - Article publié le samedi 18 mars 2006
Excentrique, passionné, richissime, généreux, mais également ambitieux, paranoïaque, rancunier, Mohammed Al-Fayed, le président du Fulham Football Club, est une figure controversée tant dans le monde du foot que du business britannique. Tentative de récit d’un parcours jonché de zones d’ombres.

Les rencontres de football à Craven Cottage ont durant ces dernières années été précédées d’un rituel immuable. Un homme d’un âge respectable, muni d’une écharpe ou de la casquette du club, fait le tour du terrain pour saluer le public. Puis il s’installe dans la loge présidentielle pour suivre la rencontre. La partie terminée, il redescend sur le terrain et glisse deux-trois mots aux joueurs. Parfois, si la rencontre a été bonne, l’homme en question s’est affublé d’une perruque où d’un autre déguisement, à la grande joie des photographes. Cet homme, c’est l’Egyptien Mohammed Al-Fayed, l’une des plus grosses fortunes du Royaume Uni, patron du magasin Harrods et accessoirement président du Fulham Football Club.

Retour au printemps 1997. Fulham, club londonnien sans éclat, vient d’arracher son ticket d’accession à la League One, troisième division du football anglais. L’heure n’est pourtant à l’optimisme. Les structures du club sont réduites à l’essentiel et les caisses sont pratiquement vides. Mais la providence (appelons là comme çà) veut qu’un des hommes les plus riches du monde se prenne de passion pour le club. Le 29 mai 1997, Mohammed Al-Fayed rachète la majorité des actions de Fulham FC et en devient le président. Si elle a réjouit les derniers supporters que comptent encore le club londonnien, la nouvelle n’a guère été bien vue dans le reste de l’Angleterre. La personnalité du nouveau président est pour le moins très controversée. Propriétaire du magasin Harrods depuis 1985, le nom de Al-Fayed se retrouve fréquemment à la une d’affaires politico-financo-judiciaires. Et le bonhomme se plait à brouiller encore un peu plus son image. Rien que sa date de naissance serait l’objet d’un mensonge. La biographie officielle décline le 27 janvier 1933, mais le coquet Al-Fayed serait en fait né un peu plus tôt. Quand à son nom, lorsqu’un tribunal lui demande en quel honneur il porte la particule "Al", il répond malicieusement : "Vous pouvez m’appeler Fayed, si vous préférez. Ou bien Al... Capone". Comme d’autres avant (et après) lui, on s’interroge sur le véritable intérêt qu’il porte au football en général, et à Fulham en particulier. "Avoir un ballon au pied est pour moi aussi naturel que respirer, se justifie-il. A quatorze ans, je me prenais pour le meilleur joueur du monde". Quand à Fulham, "Cela fait plus de trente ans que je suis ce club."

Natif d’Alexandrie, fils d’instituteurs et ainé d’une famille de cinq enfants, Mohammed Fayed manifeste très tôt un sens des affaires aiguisé. Il gagne son premier argent dans les rues d’Alexandrie en vendant du Coca, puis de vieilles télés ou encore des machines à coudre. Dès l’âge de vingt-et-un ans, il monte ses propres affaires d’import-export avec l’Arabie Saoudite. Il se marie avec la soeur d’un célèbre marchand d’armes saoudien, épouse qui lui donnera son premier fils, Dodi. Il devient également conseiller du Sultan de Brunei et se lie d’amitié avec le Cheick de Dubaï. Des relations qui lui permettent de remporter de précieux marchés. Dans les années soixante-dix, déjà très riche, Al-Fayed s’installe à Londres et étend ses activités dans l’immobilier, le pétrole et le transport maritime. En 1979, il se fait un nom en France en s’emparant, avec son frère Ali, du célèbre hôtel Ritz de Paris. En 1985, il réalise un nouveau "coup" en devenant propriétaire de Harrods, grand magasin de luxe londonnien. Avec de l’argent, on parvient à tout, mais il reste une chose que Al-Fayed ne parvient à acquérir : la citoyenneté britannique. Il ressent ce refus des autorités comme une véritable injustice, lui qui paye des sommes colossales au fisc, lui qui ne compte plus ses dons pour les oeuvres de charité, ni même ses investissements pour divers projets, comme par exemple le financement du film Les Chariots de Feu, fortement imprégné de culture pro-britannique. La méfiance qu’il inspire sèmera même la panique au sein de la famille royale, son fils Dodi étant devenu l’amant de Lady Diana. Le 31 août 1997, le couple sera tué dans un accident de voiture à Paris. Le père meurtri, persuadé que son fils a été la victime d’’un assassinat, n’aura de cesse d’alimenter la polémique.

Al-Fayed est donc devenu le patron du Fulham FC fin mai 1997. Dès son intronisation, il inonde le club de sa fortune, lâchant quelques millions pour rénover le stade Craven Cottage ainsi que la Fulham Academy, le centre de formation du club. Il permet également à la section féminine du club d’accéder au statut professionnel. L’ambition de Chairman Mo tient en quelques mots : "Je veux faire de Fulham le plus grand club d’Europe, qu’il soit connu partout dans le monde". Pour mener à bien sa mission, il confie le poste de manager à un grand nom, Ray Wilkins, qu’il remplace un an après par Kevin Keegan. Ce dernier fait remonter le club en deuxième division en 1999 avant d’être appelé aux destinées de l’équipe nationale. Au printemps 2000, Al-Fayed cède à la mode de la French Touch et fait appel à Jean Tigana. Avec l’ancien milieu de terrain tricolore, Fulham retrouve en 2001 la première division trente-trois ans après l’avoir quittée. L’irrésistible ascension du club est à l’image de l’homme qui le préside. Al-Fayed est un homme pressé, qui veut tout et tout de suite. Il dépense 43 millions de livres sterling pour le recrutement. Mais en Premier League, les résultats se font attendre : Treizième en 2002 puis quatorzième en 2003, c’est peu pour un homme qui rêve de Champion’s League. Du coup, Al-Fayed fait un peu n’importe quoi. Il engage Franco Baresi comme directeur sportif et proclame le roi Pelé comme détecteur de talents au Brésil. En fin de saison 2002-2003, Tigana est viré, et même envoyé devant les tribunaux, Al-Fayed s’estimant lésé par le coût de recrues finalement assez moyennes.

Désormais coachée par le Gallois Chris Coleman, ancien joueur du club, l’équipe de Fulham flotte en milieu de tableau. Elle n’a obtenu que la neuvième place en 2004 puis la treizième en 2005. Cette saison, Fulham se bat pour le maintien, et fulmine devant la réussite de son voisin Chelsea, un autre club soudainement regénéré par la fortune d’un milliardaire providentiel. La passion de Al-Fayed pour Fulham, sans doute refroidie par des dépenses aussi lourdes que vaines, semble s’émousser. L’Egyptien est de moins en moins présent à Craven Cottage, et il mentionne à peine le club sur son site internet. Souvent la presse annonce qu’il est sur le point de vendre Fulham, ou Harrod’s, ou le Ritz, ce que l’intéressé dément aussitôt. Son actualité passe par les rebondissements du procès qui l’oppose à Jean Tigana, et par de nombreuses "révélations" liées à l’accident qui a tué son fils.

Aujourd’hui, les fantaisies d’Al-Fayed ne font plus la une des tabloids. Une nouvelle génération de mécènes du foot, plus jeunes, plus riches, plus slaves, en ont fait un has-been. Les étoiles de la Champion’s League ne se poseront jamais sur Craven Cottage.